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Les
origines des katas du Karate - Do Shotokan - Ryu
Les
katas font partie de notre pratique quotidienne du karate-do.
Ils constituent pour nous un riche réservoir de techniques
et d'enchaînements. Pourtant
nous avons rarement le temps de nous pencher sur leur
histoire pendant nos entraînements. Pourtant celle-ci
est très riche et nous apprend beaucoup sur l'évolution
de notre art martial. Nous
allons donc étudier l'histoire des katas de l'école
(ryu)
Shotokan à travers une petite synthèse.
I.Des
origines anciennes : la Chine et Okinawa 1)
De la Chine à Okinawa :
L'île
d'Okinawa (Ryu Kyu) est certes la patrie du karate-do
mais elle a subi l'influence de son puissant voisin,
la Chine, pendant plusieurs siècles. Cette influence
est présente dans les katas. Tout
d'abord le roi d'Okinawa était le vassal de l'empereur
de Chine depuis le XIV° siècle. Ainsi à chaque nouvelle
accession au trône une délégation chinoise était envoyée
sur l'île pour recevoir un tribut de la part du nouveau
roi. Selon
des chroniques d'Okinawa, en 1683 il semble qu'un des
chefs de la délégation portait le nom de Wanshû. Ce
nom est aussi celui d'un kata dans les styles Wado ryu,
Shito ryu et Shorin ryu. Pour
le Shotokan il s'agit du kata Empi. De même d'après le
"Journal d'Ôshima" rédigé en 1762 par un officier
d'Okinawa, un expert de boxe chinoise du style du Nord
nommé Kushanku ou Kosokun aurait fait partie de la délégation
à cette période. Cet expert aurait séjourné dans un
village réservé à la communauté chinoise nommé Kumemura
et aurait transmis un kata à deux élèves okinawaïens.
Le kata Kushanku ou Kosokun existe dans plusieurs styles
et correspond au Kanku originel. Ce village a pu accueillir
d'autres experts susceptibles de transmettre leur savoir
dans l'île. A ces liens politiques s'ajoutent des liens
commerciaux, puisque des marchands d'Okinawa ont créé
plusieurs comptoirs commerciaux en Chine. Ainsi plusieurs
personnalités majeures du karate d'Okinawa ont fait
des séjours réguliers en Chine ; c'est le cas de Matsumura
Sokon dont nous reparlerons plus loin. Ensuite nous
pouvons trouver des traces de l'influence chinoise à
l'intérieur même des katas. C'est le cas avec le kamae
(prise de garde de combat) constitué par le poing droit recouvert par la main
gauche, les pouces tournés vers soi (appelé Jiaï gamae
ou Jiaï-no-kamae) que l'on retrouve au début des katas
Jion, Jiin et Jitte, dans Bassaï Daï (cette fois les
mains positionnées vers le bas) ou à la fin de Chinte. On le retrouve comme salut rituel dans la boxe chinoise
dans laquelle il est nommé Jing Li : il peut représenter
le Yin et le Yang unis ou la rencontre du Soleil (poing
fermé) avec la Lune (main ouverte). Il fut aussi le
signe de reconnaissance de la rébellion des Ming contre
les Mandchous en Chine en 1644. De la même façon le kamae
d'ouverture de Kanku Daï, les mains placées en triangle
par le contact des pouces et index, bras tendus vers
le bas en avant du bas-ventre, se retrouve dans des
saluts de boxe chinoise. Il symboliserait alors la fleur
de lotus qui représente en Chine la pureté du cœur. Enfin
le cas du kata Gankaku semble aussi très intéressant.
Celui-ci portait à Okinawa le nom de Chinto et aurait
été transmis par un expert chinois portant ce nom. Il
se caractérise notamment par une position sur une jambe
appelée Tsuru ashi dachi (Tsuru signifie héron) ou Sagi
ashi
dachi : le cou - du - pied levé se loge dans le creux poplité
(derrière le genou ) de la jambe d'appui légèrement fléchie. Cette
position imite le héron ou la grue qui se tiennent sur
une patte et n'est pas sans rappeler les positions du
Bai-he-quan ou boxe de la grue blanche, qui est un style
de boxe de la Chine du Sud.
2)
Quelques personnages déterminants pour l'évolution des katas :
Tout d'abord il faut rappeler
qu'il existe trois styles d'arts de combat sur l'île
d'Okinawa. Le Naha-te est le plus proche des styles de
combat chinois du Sud, il est nommé Shorei ryu au XIX°
siècle et il est à l'origine du karaté Goju ryu. Le
Shuri-te est plus proche des styles de combat de Chine
du Nord et devient le Shorin ryu au XIX° siècle, il
est à l'origine du karate Shotokan de Gichin Funakoshi.
Le Tomari-te est un style proche du Shuri-te avec lequel
il a fusionné au XIX° siècle pour former le Shorin ryu.
Matsumura Sokon (1809
– 1902 ) : Connu comme garde
du corps de trois rois d'Okinawa, il est considéré comme
l'initiateur du Shorin ryu. Il enseignait des katas
tels que Naihanchi (nom ancien de Tekki), Chinto (Gankaku),
Passaï (Bassaï) dont il serait le créateur ou l'interprète
d'une version chinoise, Seisan (Hangetsu) qu'il aurait
rapporté de Chine, Kushanku (Kanku), Gojushiho, Chanan
(kata aujourd'hui disparu) et Hakutsuru qui n'a pas
été transmis dans le Shotokan. Matsumura Sokon a vraisemblablement
été l'élève d'un expert chinois installé à Okinawa mais
a aussi appris la méthode de ken-jutsu (techniques de
sabre ) Jigen - ryu
développée par le clan japonais Satsuma. L'influence
chinoise était donc bien présente dans les katas qu'il
enseignait mais il a certainement apporté des interprétations
personnelles qui ont marqué la forme de ces katas.
Itosu Anko (1832-1916) "le pédagogue" : C'est
un fonctionnaire de la cour du Roi d'Okinawa et un élève
de Matsumura Sokon. C'est lui qui introduit la pratique
du Shuri Te dans les programmes d'éducation physique
des écoles d'Okinawa à la fin du XIX° siècle.
Dans
cette optique il a réalisé un travail de codification
et de simplification des katas. Ainsi
il est le créateur en 1905 des katas Pinan (Heian) à
partir de Kushanku et Passaï. Il voulait donner à
son
karaté une image plus éducative et ces katas constituaient
une approche idéale pour les débutants. D'ailleurs
la 1ère forme des katas Pinan codifiés par Itosu se
pratiquait main ouverte, progressivement ces katas
ont été enseignés avec les poings fermés afin d'éviter
les blessures et certainement pour se rapprocher de
la
boxe occidentale. Cela permettait ainsi de satisfaire
les goûts de modernité des Japonais de l'époque. De
la même façon Itosu est à l'origine de la création des
3 Naifanchi (Tekki) à partir d'un seul Naifanchi, de
3 Kushanku
(Kushanku Daï, Sho et Shiho) à partir de l'unique Kushanku,
de 3 Rohaï (Meikyo) et de 2 Passaï ( Passaï
Dai et Passaï Sho). Itosu
enseignait aussi Chinto (Gankaku), Chinte, Gojushiho,
Jion, Jitte, Seishan (Hangetsu) et Wanshu
(Empi). Les
modifications qu'il a apportées aux katas lui ont valu
de nombreuses critiques. Ses élèves Kentsu Yabu et Chomo
Hanashiro semblent ne pas avoir accepté toutes les transformations
et surtout la disparition du sens martial
de ces katas. Ceux-ci étaient chargés d'enseigner l'éducation
physique et donc le karaté dans des écoles et
lycées d'Okinawa et il semblerait qu'ils enseignaient
malgré tout la forme éducative à la grande masse des
élèves,
réservant les formes plus martiales à quelques initiés.
II.D'Okinawa
au Japon : apports et transformations 1)
Gichin Funakohi : le lien entre Okinawa et le Japon:
Instituteur
issu d'une famille de la petite noblesse d'Okinawa,
il apprit le Shuri Te auprès de 2 maîtres : Anko Azato
et Anko Itosu. A
la suite de plusieurs démonstrations pleines de succés,
Gichin Funakoshi décide de s'installer au Japon à
partir
de 1922. Il va lors faire tout ce qui lui est possible
pour promouvoir au Japon son art de combat venu d'Okinawa.
Les
katas vont jouer un grand rôle dans cette transmission
du karaté. Ainsi en juin 1922, lors d'une démonstration
dans l'école de Judo du Kodokan devant le fondateur
maître Jigoro Kano, Gichin Funakoshi présente
le kata Kushanku Daï tandis qu'un de ses élèves exécute
Naihanchi Shodan. La démonstration se
poursuivit par l'application des techniques des 2 katas.L'enseignement
prodigué par maître Funakoshi était essentiellement
basé sur l'apprentissage des katas et de leurs
Bunkaï ( Etude et applications d'une phase extraite
du kata. Littéralement "Eclatement") . Il n'a d'abord retenu dans son
enseignement que 15 katas : les 5 Pinan, les 3
Naihanchi,
Kushanku, Passaï, Jion, Jitte, Wanshu, Seishan, Chinto.
Au
début des années 1930, Gichin Funakoshi transforme les
noms des katas en utilisant des idéogrammes japonais
au lieu des idéogrammes chinois. Cela a permis de faire
correspondre chaque nom à une image symbolique
mais aussi d'intégrer le karaté à la culture japonaise,en
espérant effacer dans une future mémoire collective,
toute appartenance ou implication à la culture chinoise,
puisque tout ce qui venait de Chine était mal considéré dans
cette période très nationaliste de l'entre deux guerres. Pinan
devient Heian : "Paix et tranquilité". Passaï
devient Bassaï : "Traverser la forteresse". Naihanchi
est devenu Tekki : "Cavalier de fer". Pour
Kushanku c'est Kanku : "Regarder le ciel/le vide". Jion
s'écrit avec un idéogramme reprenant le nom d'un temple
bouddhique. Jitte
signifie "Dix mains" avec l'idée de 10 adversaires,
un autre explication serait que la position Yama Gamae
caractéristique
de ce kata évoque apparemment l'idéogramme du chiffre
10 ou que cette position ressemble à la
forme du saï, arme du kobudo d'Okinawa qui est aussi
appelée Jitte. Wanshû
devient Empi c'est à dire "le vol de l'hirondelle"
car la vitesse, les pivots, les montées et descente
du
centre de gravité évoquent cet oiseau en vol. Chinto
devient Gankaku "la grue sur le rocher" à
cause de la position Tsuru ashi dachi ou Sagi
ashi dachi
sur une
jambe caractéristique de ce kata et qui rappelle la
position de la grue . Seishan
est devenu Hangetsu "demi-lune" à cause du
déplacement en position Hangetsu dachi pendant lequel
le pied effectue un mouvement de demi-cercle en avançant.D'autres
katas vont progressivement s'ajouter à son enseignement
: -les
formes courtes de Kanku et Bassaï : Kanku Sho et Bassaï
Sho. -Rohaï,
qui devient alors Meikyo qui peut signifier "nettoyer
le miroir", "miroir clair" ou encore
"danse du miroir". -Chinte,
"main calme" ou "main rare" ( dans
le sens de main cachée ). Il fut un temps appelé Soin
ou Shoin. -Jiin
appelé dans un premier temps Shokyo. Son nom semble
faire référence à la compassion et à la bonté ou à
un temple bouddhiste. -Wankan
: "la couronne royale" .
2)
Yoshitaka Funakoshi : Le
3° fils de Gichin Funakoshi a joué un rôle important
sur le plan des évolutions techniques du Shotokan notamment
en abaissant les positions, en développant des attaques
plus longues telles que des coups de pieds circulaires.
Son karaté se rapproche d'avantage de celui d'Anko Azato
que de celui d'Itosu, les maîtres de son père. D'après
Masatoshi Nakayama un des piliers de la JKA
et élève de Gichin Funakoshi,celui-ci envoya à
plusieurs reprises son fils Yoshitaka sur l'île d'Okinawa
pour y apprendre de nouveaux katas. D'ailleurs dans
son livre "Karatedo Nyumon" Gichin Funakoshi
raconte avoir reçu une lettre d'un vieil okinawaïen
lui expliquant qu'il voulait lui transmettre un kata
qu'il
n'avait jamais enseigné à quiconque. Ce
fut donc Yoshitaka qui fut chargé de recueillir ce kata.
Lorsqu'il le reçut chez lui, le vieil homme boucla portes
et fenêtres avant de lui enseigner le kata. Le kata
enfin dévoilé le vieil homme déclara qu'il pouvait enfin
mourir
en paix. Il lui expliqua aussi qu'il avait été harcelé
par un homme qui voulait absolument apprendre ce kata
et auquel il avait finalement montré une forme incomplète.
Comme le fait judicieusement remarquer Gichin
Funakoshi cela peut permettre d'expliquer les variations
qui peuvent exister pour un même kata. De la même
façon il note que la transmission peut toujours être
altérée par une mauvaise compréhension de la part de
l'élève. Ce
kata appris par Yoshitaka est peut-être Sochin puisque
ce dernier l'a introduit dans le Shotokan japonais.
Il l'aurait
en fait créé à partir d'une version okinawaïenne de
l'école de Niigaki (expert du Tomari-te). Ce kata a
porté
un temps le nom de Hakko avant d'être baptisé Sochin
" Force (So) tranquille (Chin)". Yoshitaka
est aussi à l'origine de modifications à l'intérieur
des katas. Par exemple dans le kata Kanku Sho,
tout
en respectant le rythme et l'Embusen (le shéma
de déplacement dans toutes les directions) transmis par
son père, il introduit dans la dernière phase du kata
un
saut avec mikazuki geri et ushiro geri en retombant. Enfin
il est à l'origine de la création des 3 premiers katas
Taikokyu. Ce sont des katas de formation physique mais
ils correspondent aussi à la volonté de Yoshitaka de
pratiquer un karatedo dépouillé de toutes fioritures,
de
le réduire à sa plus simple expression à travers des
techniques simples et efficaces. Le mot Taikokyu signifie
d'ailleurs
" efficacité totale ou ultime ". On lui accorde
également la signification de "Première cause"
ou "Premier effet", référence à l'idée d'aborder
la toute première fois l'univers du karaté grâce à l'exécution
de ces katas d'apprentissage. Comme l'apprentissage
de l'écriture et de la lecture sont les "premières
causes ou effets" de la manifestation du monde
intellectuel.
3)La
fixation des katas du style Shotokan :
Cette
fixation est en grande partie l'œuvre de Masatoshi Nakayama,
fondateur de la Japan Karate Association (J.K.A). Il
a tout d'abord repris les 15 katas de Gichin Funakoshi
ainsi que les apports de Yoshitaka Funakoshi. Il
a ensuite réintroduit Nijushiho ("24 pas")
et Gojushiho ("54 pas", appelé d'abord Hotaku,
"Pic vert", à cause
de certains mouvements répétés qui rappellent cet oiseau),
qu'il indique avoir appris auprès du fondateur de
l'école Shito ryu Kenwa Mabuni. Ce kata se nomme aussi
Niseishi en Shito ryu, il trouve ses origines
dans l'école (ryu)
de Niigaki tout comme Sochin. Nijushiho et Gojushiho étaient déjà
connus des pratiquants de karate-do Shotokan dès 1922
puisqu'ils sont cités dans le premier ouvrage de Gichin
Funakoshi "Ryûkyû Kempô Karate" publié à cette
date. Ils sont encore présentés dans un ouvrage de 1930
"Kempô Gaisetsu" publié par des karatékas
de l'université de Tokyo (Nisaburo Miki et Mizuho Mutsu).
On
retrouve Nijushiho exécuté par des karatékas de l'université
de Keio dans un film probablement tourné en
1932. En 1933 Mizuho Mutsu inclut ces katas dans un
autre ouvrage intitulé "Karate Kempô". Aucune
explication
à leur disparition temporaire n'a été trouvée jusqu'à
présent. Masatoshi
Nakayama est peut-être aussi à l'origine de l'introduction
du kata Unsu ("Main en nuage" ou "Main
écartant les nuages") lui aussi issu
de l'école de Niigaki. Enfin
il est l'organisateur des premières compétitions kata
peu après la mort de Gichin Funakoshi.
En
conclusion :
Il
semble difficile de retrouver les origines les plus
anciennes des katas que ce soit pour le style Shotokan
ou pour
les autres styles. Au mieux nous pouvons remonter au
XIX° siècle pour des témoignages précis pour les périodes
antérieures nous ne pouvons qu'essayer d'interpréter
des récits légendaires. Malgré
tout l'origine chinoise de la plupart des katas du karate
d'Okinawa ne semble pas faire de doute. Au-delà
de cette constatation nous pouvons penser que chaque
professeur ou maître a pu apporter sa propre touche
à chacun des katas, parfois par son interprétation ou
sa propre réflexion mais aussi par une mauvaise compréhension.
La transmission uniquement orale et visuelle des katas
peut expliquer de tels phénomènes. Même
s'ils sont pour nous une référence et un vecteur de
transmission des techniques, il faut accepter l'idée
que
les katas n'ont jamais eu une forme unique et fixée
pour toujours. L’idée même de réaliser une technique qui a été transmise de maître à élève depuis 400 ans, est fascinante et peut apporter de l’humilité. Ces exercices apportent bien plus que de la sueur et de la fatigue au karatéka, ils apportent une impression
éternelle de perpétuité.
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